Épisode 59

Comment une maman a accompagné ses enfants lors de leur suivi pour le bégaiement

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Lorianne Lacerte - Icône - Apple podcastÉcouter sur GoogleÉcoutez sur Spotify

Quand je pense à l’orthophonie, une scène du film Ratatouille fait un pop-up dans mon cerveau.

Je te résume la scène en quelques mots : on est au début du film et Remy se ramasse sur le toit du restaurant Gusteau’s. Par une petite fenêtre, il observe ce qui se passe dans la cuisine pendant qu’un Gusteau imaginaire lui explique le rôle de chaque personne : le saucier, le pâtissier, le sous-chef, etc.

Ça te dit quelque chose ?

Que la réponse soit oui ou non, tu te demandes sûrement où je veux en venir avec ça. « Lorianne, c’est quoi le rapport entre l’orthophonie et Ratatouille ? ». 😂

Bonne question. 👌

Le rapport, c’est que dans une cuisine de restaurant, chaque personne a sa spécialité. Et nous aussi, les orthophonistes, on a nos spécialités.

Oui, on a tous le même but (aider les gens qui ont des difficultés de parole et de langage), mais on le fait différemment. 

Moi, par exemple, je n’interviens pas pour le bégaiement. Ce n’est juste pas ma spécialité. Mais n’empêche que le bégaiement, c’est un sujet important qui concerne beaucoup de gens.

Je te présente donc Crissy Mercier Garand.

Crissy est maman de 4 enfants, et je l’ai invitée à venir jaser avec moi parce qu’elle a aidé 2 de ses cocos durant leur suivi orthophonique pour le bégaiement. 

(Et pour préciser, ce n’est pas que ça n’a pas marché avec les 2 autres. C’est juste qu’ils ne bégayaient pas. 🤣)

Quelle méthode Crissy a-t-elle utilisée pour aider ses enfants bègues ? Et comment a-t-elle vécu leur différence ? 

C’est ce que tu verras/entendras dans cet épisode.

Crissy remarque que son fils bégaie.

Pour te mettre en contexte, Crissy a 3 garçons et une fille, et leurs âges vont de (bientôt) 18 ans à 10 ans. 

Lorsque son fils aîné (je vais l’appeler Gabriel) était tout jeune, sa maman était éducatrice en milieu familial dans sa propre garderie, à la maison.

Vers l’âge de 3 ans et demi, Crissy a vu s’installer des répétitions quand son fils parlait.

Beaucoup de répétitions.

Et au lieu de paniquer, Crissy affirme qu’elle croit avoir été dans le déni. 

« C’est un bégaiement transitoire », se disait-elle. « Ça va passer. Il a juste besoin d’un peu de temps. »

Pour justifier sa pensée, Crissy avait des années de connaissances derrière elle. Entre autres, elle avait un DEC en techniques d’éducation spécialisée et un AEC en stimulation langagière dans sa poche.

On peut donc dire que la madame, elle savait quand même de quoi elle parlait. 🤓

Mais…

Un jour, une amie est venue chez Crissy. En entendant le bégaiement de Gabriel, elle lui a fait remarquer qu’il pourrait bénéficier d’un suivi en orthophonie.

Crissy, déstabilisée, a tout de suite défendu son fils. « Non, voyons. Ça va passer, c’est écrit que ça peut être transitoire. » 

Cette conversation, par contre, a sonné une petite cloche dans son cerveau. 🔔

C’est vrai que Gabriel répétait beaucoup. C’est vrai qu’il hésitait, qu’il disait souvent « euh » et qu’il prolongeait certains sons.

C’est vrai que des fois, il faisait un blocage. Sa bouche restait ouverte et son larynx était tendu. 

Et si ce n’était pas normal ? 😰

Et si son amie avait raison ? 

Et si Gabriel avait réellement besoin qu’on l’aide à s’exprimer ?

Face à ses inquiétudes, Crissy était décidée : elle devait faire quelque chose.

Elle s’est donc mise à la recherche d’une orthophoniste. 

En 2022, ce n’est pas une tâche facile. On se retrouve souvent face à un mur quasi-impénétrable de listes d’attentes qui ne finissent plus, et ça devient un processus long et décourageant. 😓

Mais quand Crissy a fait ses démarches, c’était différent. 

Heureusement pour elle, elle a facilement pu trouver une orthophoniste spécialisée en bégaiement, en particulier avec le programme Lidcombe.

Le programme Lidcombe, c’est quoi ça ?

En gros, c’est un programme qui vise à mettre en place des moments de jeu avec l’enfant, et le parent fait des commentaires sur la parole de l’enfant !

 C’est une équipe formée notamment du docteur Mark Onslow, directeur de l’Australian Stuttering Research Center de l’Université de Sydney, qui a développé le programme Lidcombe (PL) au début des années 2000.

Lorsqu’un client débute le PL, le but est d’aider les parents à repérer les moments de bégaiement chez leur enfant, et aussi de pouvoir catégoriser le bégaiement sur une échelle de 1 à 10 (1 étant le plus faible).

Un petit fun fact pour que tu te couches plus connaissante ce soir : à partir de 2015, le PL a adopté une échelle de 0 à 9. 0 = pas de bégaiement, alors c’est très logique ! Si ton enfant participe à ce programme aujourd’hui, tu remarqueras donc cette différence.

Crissy et Gabriel ont une première rencontre en orthophonie. 

Crissy raconte qu’elle se souviendra toujours de la première rencontre de Gabriel en orthophonie.

Avant de commencer son intervention, l’orthophoniste lui a posé une question. 

C’est une bonne question, une question que les orthophonistes posent souvent à leurs nouveaux clients.

« Quelles sont tes attentes en ce qui concerne le suivi en orthophonie ? ».

En d’autres termes, pourquoi es-tu ici ? 🤔 Qu’est-ce que tu recherches ? Que veux-tu voir comme résultat en ayant des sessions d’orthophonie pour ton enfant ?

Le cœur rempli d’émotions, Crissy s’est entendue répondre : « Que lorsque mon fils se mariera, il puisse dire “Oui, je le veux” sans bégayer ! ». 🥺

C’est ce qui lui est venu en tête, spontanément, dans le moment.

Et je la comprends.

En tant que parent, on a tendance à penser à long terme. On voit le big picture, les répercussions potentielles de chaque petite chose. ⏩

Mais c’est ça l’affaire. C’est des répercussions potentielles.

Être mis à l’écart, avoir des problèmes d’estime de soi, se faire ridiculiser… Oui, le bégaiement peut entraîner ça. Ça peut, mais ce n’est pas garanti. 

Donc au lieu de regarder au loin, dans un avenir distant, Crissy a dû apprendre à prendre les choses un jour à la fois.

Dans le moment, son fils avait 3 ans, et ce qu’elle pouvait faire, c’est l’aider.

Se culpabiliser, se faire des scénarios ou se poser 1000 questions sur les origines du bégaiement, ça n’aide pas. 

Bien sûr, c’est normal de passer par toutes sortes d’émotions quand on reçoit un diagnostic pour notre enfant ou quand on s’aperçoit qu’il a une différence. C’est humain de le faire.

Mais il ne faut pas se laisser paralyser par ça.

En y repensant, Crissy admet qu’elle ne souhaite même pas nécessairement que Gabriel se marie un jour ! 😅

Par contre, quand l’orthophoniste lui a posé sa fameuse question, c’est la réponse qu’elle a donnée.

En gros, c’est comme si elle avait dit : « Je veux que mon fils ait une vie normale, qu’il puisse fonctionner comme les autres. »

C’est le désir de tout parent, non ?! 😍🤷‍♀️ 

Mais ça se peut aussi, avec le bégaiement, avoir une vie normale !

À quoi ressemblait le programme Lidcombe pour Crissy ?

Eh bien, ça ressemblait à 20 minutes de jeu avec Gabriel, chaque jour pendant 16 semaines, pour noter la progression de son bégaiement. Des fois, si Gabriel était particulièrement fatigué, c’était 15 minutes.

Chaque jour, Crissy positionnait la sévérité subjective du bégaiement de son fils sur l’échelle, puis, à la fin de la semaine, elle faisait une moyenne. Ensuite, lors du prochain rendez-vous avec l’orthophoniste, Crissy lui partageait tous ces résultats pour avoir son feedback.

Pas pire, hein ? 

Pour vrai, je trouve que ça ressemble pas mal au concept de mes programmes d’accompagnement pour les parents

Mark Onslow et son équipe croyaient aussi qu’impliquer les parents dans les interventions, c’était la clé ! 

Pour choisir l’activité, Crissy s’adaptait aux intérêts de son fils. Ils jouaient aux Lego, aux dinosaures, aux petites autos… Ce que Gabriel choisissait, lui et Crissy le faisaient ! 

Pendant les minutes de jeu, Crissy devait renforcer 5 paroles qui avaient bien coulé, sans hésitation. 

Par exemple, si son fils disait : « Maman, veux l’auto » (une formulation appropriée compte tenu de son âge), Crissy le félicitait en disant : « Wow, ça coule, c’était bien dit ! ».

Puis, elle attendait qu’il produise une autre parole de ce genre.

Mais après en avoir mentionné 5, Crissy devait prêter attention à la prochaine fois que son fils dirait une parole bégayée et la lui faire remarquer.

Par exemple, elle disait : « Oh… J’ai entendu que ça a accroché. »

Est-ce que Gabriel se souvient des interventions de sa maman ?

Oui, et il a maintenant une peur morbide de toutes les sortes de bosses imaginables.

Bien non ! 🤣

En fait, quand Crissy a demandé à son fils de bientôt 18 ans s’il se souvenait de cette période de sa vie, il a dit : « Ah oui, c’est quand on allait jouer ensemble dans ma chambre et qu’il y avait Vénuse la tortue. »

Rien de plus, rien de moins. 

Aucune larme, aucun reproche, aucun commentaire négatif. 

Juste des souvenirs de Vénuse la tortue, un personnage qui a été créé pour aider les enfants qui vivent avec le bégaiement.

Et l’autre enfant, dans tout ça ?

L’autre enfant, c’est le cadet. Lui aussi a bégayé en bas âge, mais Crissy s’est dit : « Pas de niaisage ! J’interviens tout de suite. »

Et cette fois-ci aussi, ça a fonctionné.

Maintenant, cet enfant a 12 ans, et comme Gabriel, il ne bégaie plus.

Le message à retenir

Ce que Crissy aimerait que tu retiennes, c’est que tu as le droit d’avoir un moment de découragement, en tant que parent, quand tu vois que ton enfant a une différence. 

Quand elle était à table avec Gabriel et qu’il essayait de lui raconter sa journée, mais que ses yeux sortaient de sa tête, que de la bave coulait et qu’aucun son ne sortait, elle avait le droit d’avoir peur.

Toi aussi, tu as le droit d’avoir peur.

Mais tu ne dois pas t’arrêter là. 🙅‍♀️

Tu es forte, courageuse, et entourée de ressources pour t’aider.

C’est sûr que moi, je ne serais super bien placée pour t’aider. Comme tu le sais, je ne suis pas experte en bégaiement. 

Pour revenir à Ratatouille, on pourrait dire que je suis saucière et que le bégaiement, c’est un gâteau opéra. 

Je pourrais en faire un, mais ce serait pas mal mieux si je laissais le fourneau au pâtissier ! 😆

Et heureusement pour toi, tu as ton choix de pâtissier. Les ressources en lien avec le bégaiement, ce n’est pas ça qui manque.

Pour n’en citer qu’une, tu peux aller zieuter ce que t’offre l’Association des jeunes bègues du Québec. Juste là, tu en as pour des heures de plaisir.

Alors, si ton enfant souffre de bégaiement, ne perds pas espoir.

Tu n’es pas seule. 

Ça peut s’améliorer, et Gabriel en est la preuve vivante. 🤗🙌

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