Épisode 99

La communication gestalt - avec Aurélie Lafontaine

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Lorianne Lacerte - Icône - Apple podcastÉcoutez sur Spotify

« Chipeur, arrête de chiper ! »

« La Pat’ Patrouille, à la rescousse ! »

« C’est moi, Mario ! » (ou encore « It’s-a me, Mario ! »)

Tu reconnais ces phrases ?

Évidemment.

On les a entendues des dizaines (OK, peut-être des centaines !) de fois. Elles sont souvent répétées mot pour mot, avec la même intonation, parfois pile dans le bon contexte (et parfois pas du tout). 😅

Chez certains enfants, ces phrases ne sont pas juste des imitations amusantes. Elles deviennent une vraie façon de communiquer. Le langage se construit alors en blocs, en phrases complètes empruntées à l’environnement, avant d’être transformées graduellement.

Et quand on ne connaît pas cette façon de développer le langage, ça peut nous inquiéter un peu.

C’est pour mieux comprendre cette réalité, encore trop méconnue, que j’ai invité Aurélie Lafontaine, orthophoniste, à venir en parler sur L’orthophonie simplement. Ensemble, on met des mots sur la communication gestalt, on démystifie ce que ça implique concrètement et on explore comment ajuster notre regard (et nos stratégies) pour mieux accompagner les enfants là où ils sont rendus.

Qui est Aurélie Lafontaine ?

Aurélie Lafontaine est orthophoniste, et ce qui ressort rapidement quand on l’écoute parler, c’est sa façon très humaine d’aborder le développement du langage. Avant même de devenir orthophoniste, elle a d’abord étudié en éducation spécialisée, puis en psychoéducation. Le lien, les relations humaines et l’accompagnement des enfants ont toujours été au cœur de son parcours.

Elle pratique aujourd’hui à la Clinique ORpair, avec plein de différentes clientèles, notamment des enfants, des ados et des adultes qui bégaient, ainsi que des adultes présentant des troubles de la voix. Comme elle exerce en région, elle a développé une pratique très polyvalente, avec l’objectif d’aider le plus de personnes possible, selon leurs besoins réels.

Ce qui m’a particulièrement interpellée chez Aurélie, c’est son intérêt marqué pour la communication gestalt. C’est un sujet encore peu abordé dans les formations universitaires, mais qui fait énormément de sens quand on est sur le terrain. Aurélie s’est formée spécifiquement à cette approche, puis a transmis ces connaissances à son équipe, afin que l’accompagnement des enfants soit cohérent et aligné avec leur façon de communiquer.

Qu’est-ce que la communication gestalt ?

Quand on pense au développement du langage, on imagine souvent un enfant qui commence par dire des mots isolés, puis qui les combine tranquillement pour former des phrases. C’est le modèle qu’on connaît le mieux, celui qu’on apprend dans les livres et dans les formations. Mais ce n’est pas la seule façon de développer le langage.

La communication gestalt, c’est une autre trajectoire, tout aussi légitime. Dans ce cas-là, l’enfant n’apprend pas d’abord des mots un par un. Il apprend plutôt le langage par bouts de phrases qu’il entend dans son environnement. Ces phrases peuvent venir des adultes autour de lui, des livres, des chansons, des émissions ou des films. Elles sont souvent reprises telles quelles, avec la même intonation et le même rythme.

Au départ, ces phrases sont peu transformées. Elles sont utilisées comme des blocs, sans être découpées. Avec le temps, graduellement, l’enfant commence à comprendre que ces phrases sont composées de plus petits morceaux. Il apprend à les découper, à les modifier, à les recombiner. C’est là que le langage devient de plus en plus personnel et flexible.

Ce point-là est vraiment important à nommer : la communication gestalt n’est pas un développement pathologique du langage. C’est une façon normale, naturelle, pour certains enfants, d’entrer dans le langage. Elle est simplement différente de celle qu’on voit le plus souvent.

On associe parfois la communication gestalt au TSA, parce qu’on la retrouve plus fréquemment chez certains enfants autistes. Mais ce n’est pas une relation de cause à effet. Un enfant peut communiquer de façon gestalt sans être autiste, et tous les enfants autistes ne développent pas leur langage de cette façon. C’est une trajectoire développementale, pas un diagnostic.

Comprendre ça, ça change beaucoup de choses. Ça permet de sortir de l’idée que l’enfant « n’apprend pas comme il devrait ». En réalité, il apprend, mais autrement. Et quand on ajuste notre regard, on peut aussi ajuster nos attentes, nos interventions et notre façon d’accompagner, avec beaucoup plus de justesse.

Comment reconnaître un enfant qui communique selon une approche gestalt ?

Reconnaître une communication gestalt, ce n’est pas toujours évident au premier coup d’œil. Il n’existe pas une liste magique qui permet de trancher rapidement, et tous les enfants ne présentent pas les mêmes manifestations avec la même intensité. Cela dit, certains indices reviennent souvent en clinique et dans le quotidien. Voici 5 manifestations fréquemment observées chez les enfants qui communiquent selon une approche gestalt.

1. Une utilisation marquée de l’intonation

Un des premiers éléments qui saute aux oreilles, c’est l’intonation. Ces enfants jouent beaucoup avec leur voix. Ils peuvent parler de façon très chantante, exagérer les montées et les descentes, ou encore changer leur voix pour imiter un personnage précis. Parfois, l’intonation semble presque plus importante que les mots eux-mêmes. On comprend qu’il se passe quelque chose, même si le message exact reste flou.

2. Des phrases reprises telles quelles, avec la même prosodie

L’enfant reprend des phrases complètes qu’il a entendues ailleurs, mot pour mot, avec exactement la même intonation. Ces phrases peuvent venir d’un adulte, d’un livre, d’une chanson ou d’une émission. Elles sont souvent utilisées dans plusieurs contextes différents. Ce n’est pas juste de l’imitation pour le plaisir, c’est une façon pour l’enfant d’entrer en communication, même si le sens n’est pas toujours évident pour l’adulte.

3. Beaucoup de jargon

Certains enfants parlent beaucoup, mais ce qu’ils disent ressemble davantage à un flot de sons ou de syllabes difficiles à comprendre. Pourtant, leur intention est claire. Ils regardent l’autre, utilisent leur voix, leur corps, leur regard. On sent qu’ils veulent dire quelque chose. Ce jargon fait partie de leur façon de communiquer et peut coexister avec des phrases reprises en bloc.

4. Une présence importante d’écholalie immédiate ou différée

L’écholalie est très fréquente dans la communication gestalt. L’enfant peut répéter immédiatement ce qu’on vient de dire, ou reprendre plus tard une phrase entendue dans un autre contexte. Cette répétition n’est pas vide de sens. Elle sert souvent à maintenir l’interaction, à répondre, à participer à l’échange, même si la réponse ne correspond pas à ce qu’on attendrait habituellement.

5. Des premiers mots qui semblent arriver plus tardivement

Comme l’enfant apprend d’abord le langage par phrases complètes, les mots isolés peuvent sembler apparaître plus tard. Les stratégies classiques basées sur l’enseignement de mots seuls fonctionnent parfois moins bien, ce qui peut soulever des inquiétudes. Pourtant, le langage est bien là. Il est simplement organisé autrement, à partir de phrases globales plutôt que de petits morceaux.

Ces manifestations ne sont pas toutes présentes chez chaque enfant, et elles peuvent évoluer avec le temps. L’important, ce n’est pas de cocher des cases, mais d’observer comment l’enfant utilise le langage pour entrer en relation et communiquer ce qu’il vit.

6 stratégies d’intervention pour accompagner un enfant qui communique de façon gestalt

Quand on comprend qu’un enfant communique selon une approche gestalt, la question qui suit naturellement, c’est : qu’est-ce qu’on fait concrètement avec ça ?

Bonne nouvelle ! 🎉

Il existe des stratégies très aidantes, autant pour les parents que pour les éducatrices et les professionnelles. Certaines sont assez universelles, et d’autres sont vraiment clés en communication gestalt.

Voici 6 stratégies centrales, inspirées directement de la pratique clinique et de ce qu’Aurélie partage dans l’épisode.

1. Adapter l’évaluation orthophonique à la communication gestalt

En contexte d’évaluation, il faut parfois accepter de mettre le protocole classique sur pause.

Quand un enfant communique de façon gestalt, l’objectif n’est pas d’obtenir des réponses précises à des questions, mais plutôt d’observer comment il interagit. Suivre l’enfant dans son jeu, noter le plus de productions possibles et constituer un corpus de phrases permet de mieux comprendre son « dictionnaire de phrases » actuel. C’est à partir de là que l’intervention peut vraiment être personnalisée.

2. Faire plus de commentaires et poser moins de questions

C’est une stratégie simple, mais essentielle. Les questions appellent souvent une répétition de la question chez les enfants qui utilisent beaucoup l’écholalie. En faisant davantage de commentaires, on expose l’enfant à des modèles de phrases sans le mettre en situation d’échec. Et comme ces enfants apprennent par phrases complètes, ça fait beaucoup plus de sens pour eux.

3. Faire le travail de détective

En communication gestalt, certaines phrases ne doivent pas être prises au premier degré. C’est là qu’entre en jeu ce qu’Aurélie appelle le travail de détective. L’idée, c’est de chercher le message caché derrière la phrase utilisée.

Par exemple, un enfant qui dit soudainement « je veux de la slush » un mardi matin, au réveil, ne parle pas nécessairement d’une vraie envie de boisson glacée. Cette phrase peut venir d’une émission où un personnage boit une slush quand il est malade. Dans ce contexte-là, le message réel pourrait être « je ne me sens pas bien » ou « j’ai mal au cœur ».

Le défi, c’est qu’on n’est pas avec l’enfant 24 heures sur 24. On ne connaît pas toujours toutes les phrases auxquelles il a été exposé, ni les scènes qui les accompagnent. C’est pour ça que ce travail de détective se fait rarement seule. Il se construit en équipe, avec les parents, les éducatrices et les professionnelles, en mettant en commun les observations du quotidien.

Avec le temps, ces liens deviennent plus faciles à faire. Et surtout, on réalise que derrière une phrase qui semble déconnectée, il y a souvent une intention très claire de communiquer quelque chose d’important.

4. Créer un dictionnaire de phrases personnalisées

Mettre par écrit ce que certaines phrases veulent dire pour l’enfant, ça peut être extrêmement aidant. (Par exemple, « je veux une slush » = « je ne me sens pas bien ».)

Ce dictionnaire permet aux adultes autour de lui de mieux comprendre ses intentions et d’ajuster leurs réponses.

C’est particulièrement utile lors de transitions, comme un changement d’éducatrice ou l’entrée à l’école, pour assurer une continuité dans la communication.

5. Modéliser des petites phrases fonctionnelles

Quand un enfant communique de façon gestalt, la façon dont on modèle le langage fait toute la différence. Comme il apprend par phrases complètes, ce sont ces phrases-là qu’il va capter, retenir et réutiliser. Mais encore faut-il qu’elles soient accessibles.

Aurélie donne un exemple très parlant. Dire à un enfant : « Ah, tu as vraiment un beau pyjama, il a plein d’étoiles jaunes et bleues dessus, il est vraiment charmant », c’est beaucoup trop long. Même si l’intention est bonne, la phrase est trop chargée pour être reprise telle quelle.

À l’inverse, des phrases comme « C’est un beau pyjama » ou « Il y a des étoiles » sont beaucoup plus faciles à intégrer. On vise donc des phrases courtes, simples et claires, qui servent à quelque chose dans le quotidien et que l’enfant peut reprendre en bloc, puis transformer graduellement.

L’objectif n’est pas de parler moins, mais de parler plus juste. En choisissant consciemment des phrases courtes et utiles dans le quotidien, on aide l’enfant à se bâtir un répertoire de phrases qui ont du sens pour lui. Et souvent, c’est à partir de là que le langage devient plus flexible, plus personnel, et surtout plus fonctionnel.

6. Savoir quoi faire quand on ne comprend pas ce que l’enfant dit

Ne pas comprendre, ça arrive souvent, et c’est correct. Dans ces moments-là, plusieurs options sont possibles : acquiescer avec un sourire, dire « ok », ou refléter l’émotion perçue à partir de l’intonation. Même sans comprendre les mots, on peut montrer à l’enfant que sa communication est entendue et valide.

En bref, ces stratégies ne visent pas à forcer le langage à entrer dans un cadre précis. Elles servent plutôt à accompagner l’enfant là où il est rendu, avec respect et cohérence. Et souvent, quand on ajuste notre façon d’interagir, les progrès suivent naturellement.

Est-ce qu’un enfant qui communique de façon gestalt comprend ce qu’il dit ?

C’est souvent LA grande question. Et elle est légitime. Quand un enfant répète des phrases mot pour mot, parfois hors contexte, on se demande rapidement s’il comprend vraiment ce qu’il dit…. Ou s’il ne fait que répéter.

En communication gestalt, la réponse n’est pas un simple oui ou non. Au début du développement, l’enfant utilise des phrases apprises en bloc. Ces phrases ont une valeur communicative, mais elles ne sont pas encore analysées mot par mot. Autrement dit, l’enfant peut comprendre le message global, l’émotion ou la situation associée à la phrase, sans en maîtriser toutes les composantes linguistiques.

C’est pour ça que les réponses verbales ne sont pas toujours un bon indicateur de compréhension à ce stade. Si on pose une question comme « Où est ton manteau ? », l’enfant peut simplement répéter « Où est ton manteau ? ». Ce n’est pas un refus de répondre, ni un manque d’intérêt. C’est cohérent avec sa façon actuelle de traiter le langage.

En pratique, on adopte donc une posture très importante : on présume de la compréhension. Tant que le langage n’est pas encore autogénéré, on évite de surévaluer ou de surinterpréter les réponses verbales. La compréhension se manifeste autrement, par les gestes, les actions, les réactions, le contexte. 👀

Avec le temps, à mesure que l’enfant progresse dans son développement et commence à transformer ses phrases, à les découper, puis à en créer de nouvelles, sa compréhension devient plus observable verbalement. Et souvent, quand on prend enfin le temps d’évaluer certains concepts ou certaines consignes à ce moment-là, on réalise que la compréhension était là depuis longtemps. Elle n’était simplement pas exprimée de la façon qu’on attendait.

Cette façon de voir les choses enlève beaucoup de pression. Elle permet de sortir de la logique de performance et de se recentrer sur l’essentiel : soutenir l’enfant dans une communication fonctionnelle, respectueuse de son rythme et de sa trajectoire.

Ce qu’il faut retenir sur la communication gestalt

La communication gestalt nous invite à changer de posture. À arrêter de chercher ce qui manque, pour plutôt observer ce qui est déjà là.

Parce que ces enfants communiquent.

Vraiment.

Mais ils ne le font pas de la façon à laquelle on est le plus habitué.

Comprendre que le langage peut se développer par phrases complètes, par blocs empruntés à l’environnement, ça permet de relâcher beaucoup de pression. On arrête de vouloir forcer le langage à entrer dans un cadre précis. On commence plutôt à accompagner l’enfant là où il est rendu, avec plus de curiosité, plus de souplesse et beaucoup plus de bienveillance.

Ce regard-là, ça change tout. Il aide à mieux interpréter ce que l’enfant nous dit, même quand les mots semblent déconnectés. Il permet d’ajuster nos interventions, nos attentes et nos stratégies pour qu’elles soient réellement aidantes. Et surtout, il rappelle une chose essentielle : il n’y a pas qu’une seule bonne façon de développer le langage.

Si ce sujet t’a fait réfléchir, si certaines situations te parlent ou si tu as reconnu un enfant dans les exemples, c’est souvent le signe qu’il vaut la peine d’aller un peu plus loin. S’informer, se former, échanger avec des professionnel·les à l’affût de cette approche, ça peut faire une vraie différence, autant pour l’enfant que pour les adultes qui l’accompagnent.

Bon, sur ce, je te dis : « Hasta la vista, baby ! ». 😂

Tu veux aller plus loin ? Je t’invite à développer le sujet davantage en explorant les liens suivants :

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Découvre la communication gestalt, une approche naturelle du langage expliquée avec clarté par Aurélie Lafontaine, orthophoniste | L'orthophonie simplement - épisode 99
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EN QUELQUES LIGNES

Qu’est-ce que la communication gestalt chez l’enfant ?

La communication gestalt est une manière naturelle pour certains enfants de développer leur langage en apprenant des bouts de phrases plutôt que des mots isolés. Contrairement au développement analytique du langage, où l’enfant combine progressivement des mots, la communication gestalt repose sur des énoncés entiers appris dans l’environnement, comme des phrases issues de chansons, d’émissions ou de livres. Ce type de développement n’est pas pathologique et peut être tout à fait typique, bien qu’il soit souvent méconnu.

Comment reconnaître un enfant communicateur gestaltique ?

Un enfant gestalt utilise souvent des phrases toutes faites, apprises dans son entourage ou dans les médias. Il peut parler avec une intonation chantante, faire de l’écholalie immédiate ou différée, et avoir un discours difficile à comprendre (beaucoup de jargon). Il peut aussi répéter des phrases mot pour mot avec la même intonation que celle entendue. Ces enfants ont parfois un développement tardif des premiers mots, car ils n’apprennent pas via des mots isolés.

La communication gestalt est-elle liée au TSA (trouble du spectre de l’autisme) ?

La communication gestalt est fréquemment observée chez les enfants autistes, mais elle n’est pas exclusive au TSA. Tous les enfants gestalt ne sont pas nécessairement autistes. Cependant, plusieurs études suggèrent que les enfants TSA bénéficient particulièrement d’interventions basées sur la communication gestalt. Il est donc essentiel de ne pas tirer de conclusion hâtive, mais plutôt d’évaluer l’enfant dans sa globalité.

Faut-il consulter une orthophoniste si mon enfant utilise la communication gestalt ?

Pas nécessairement. La communication gestalt est un mode de développement langagier typique et naturel pour certains enfants. Toutefois, si l’enfant évolue peu, jargonne beaucoup ou n’est pas compris par son entourage, une consultation peut être bénéfique. Une orthophoniste formée à la communication gestalt pourra identifier où en est l’enfant dans son processus et proposer un accompagnement adapté, si nécessaire.